Otilly Belcour
À la mise en scène
« Petite, ma mère me disait toujours de mettre un pull de peur que j'attrape froid. Moi je jouais à cache-cache dehors avec ma sœur, et je dégoulinais de sueur. C'est le souvenir joyeux que j'ai de ces parties de jeu à l'extérieur, mon dos mouillé qui collait à mon t-shirt et des petits cheveux englués à mes tempes qui ne volaient pas au vent lorsque je courais trouver une cachette… »
« … Ce souvenir fonctionne aussi lors des barbecues de l'été, où s'ajoute fatalement l'odeur du charbon à mon tricot de circonstance, ainsi qu'à ces lumineuses nuits de feux d'artifices du 14 Juillet ou du 15 Août en Italie qui coloraient mon chandail. Je ne vous parle même pas des chaussettes que nous portions dix mois de l'année sur douze. Ma mère allant jusqu'à toujours avoir une ou deux paires en rab dans son sac à main. Puis, en grandissant, une amie de la famille, de passage à la maison, nous a raconté cette blague après que ma mère m'ait une nouvelle fois sommée de mettre un foutu gilet sur mon dos pour ne pas attraper la mort avant que je sorte « traîner dehors avec mes copines » : tu connais la définition du gilet ? Me demande cette amie. C'est un vêtement que les mères font porter à leurs enfants lorsqu'elles ont froid. »
« Et la lumière fut… »
« … Après avoir beaucoup ri toutes les trois, je suis allée jusqu'à me demander si un jour, dans ma petite vie, j'avais déjà eu véritablement froid. Est-ce que j'avais déjà eu la chair de poule, des frissons jusqu'au bout des doigts, un léger tremblement de la nuque, les premières phalanges des orteils endolories ou les poils de tout mon corps qui se hérissent comme autant de petites épées prêtes à défier quelconque hiver. Et que si ça ne m'était jamais jamais arrivé, je rassemblais déjà tout mon courage dans mon nouveau corps d'adolescente, que j'apprenais chaque jour à connaître, afin d'affronter cette nouvelle épreuve. Je pensais à tout cela alors que je marchais dans les rues de mon quartier, entourée de mes deux meilleures amies, l'une en bustier l'autre en débardeur, et moi au milieu, sweat Adidas à capuche (on ne sait jamais). J'ai alors décidé ce soir-là, entre deux taffes de Vogue à la menthe, d'ôter mon sweat et de me laisser surprendre par la fraîcheur de la tombée de la nuit. Et surprise je le fus, j'ai découvert au crépuscule de cette fin d'été que mes cheveux lâchés me permettaient de gratter quelques degrés dans la nuque ! Hourra, au diable la queue de cheval tendance. Je suis bien sûr rentrée frigorifiée et ai commencé la saison de l'endormissement avec la bouillotte sur les pieds plus tôt que prévu. Ma mère m'a passé un savon en constatant mes lèvres violettes et mon odeur de tabac froid. Le ton monte, comme entre un volcan et un blizzard. Et puis mon beau-père, de son calme olympien, nous passe une main sur les épaules et nous dit : « l'ado se pose en s'opposant. » Fin du game, tout le monde au plume. »
« Calme-toi, Simon ! Aujourd'hui tu vas rester au lit et te refaire des forces. J'irai à l'école dire à ta maîtresse que tu es malade. Viens, que je t'installe sous tes couvertures. »— L'Ogrelet, Suzanne Lebeau
« Mais en cherchant le sommeil, et la chaleur, je me suis demandé, dans mon grand lit d'ado, comment apprend-t-on ? Que retient-on de nos propres expériences ? Aurais-je aimé avoir froid plus tôt ? Aurais-je aimé avoir froid aux côtés de ma mère ? Est-ce qu'elle a eu trop froid, ma mère, et que cette sensation lui est si insupportable qu'elle s'applique à l'éloigner chaque jour de ses enfants ? »
« À ma première lecture de L'Ogrelet, c'est cette anecdote qui m'est immédiatement venue en tête. Cette histoire bien sûr, et ce lot de questions qui m'accompagnent et entourent aussi ce merveilleux conte de Suzanne Lebeau. Qui sont nos tuteurs ? La mère de L'Ogrelet est-elle si protectrice qu'on le croit ? Qu'est-ce que ses peurs à elle provoquent sur son fils ? La protection empêche-t-elle l'émancipation ? Et puis de quoi a-t-elle peur au fond ? »
« Bien sûr il y a énormément de couches de travail dans cette œuvre, et autant de couches que d'acteur·ices qui décident d'interpréter les rôles de la mère et de son fils. Mais j'ai envie d'explorer ce lien autour de l'apprentissage. Avec la langue de Suzanne Lebeau, je veux questionner cette « lourde » hérédité que porte l'Ogrelet, cette soif de se libérer de sa filiation par ses propres tentatives, ses échecs. Je veux voir comment un enfant sort de sa chrysalide, par quels moyens et grâce à qui, si ce n'est lui-même. »
« J'ai plein de réponses à ces questions, qui changent parfois, selon mon propre parcours dans la vie. J'ai aussi de nouvelles questions qui découlent de mes diverses explications plus ou moins rationnelles. Que ce soit concernant le port du gilet ou de L'Ogrelet. Mais la seule chose immuable dans ces chemins de réponses que j'emprunte, c'est que j'ai toujours une paire de chaussettes en rab dans ma banane. »
Jérôme Rousselet
Au jeu — il sera l'Ogrelet
« Je me demandais, il n'y a pas très longtemps, si je pouvais encore, à 44 ans, jouer le personnage de Maurice, 8 ans, dans À la porte de Nicolas Turon… Et voilà que sur le chemin surgit L'Ogrelet, Simon, 6 ans… Finalement, Maurice, Simon, même combat, je me dis. Même défi, même ombre de l'adulte absent, mêmes démons à chasser perpétuellement, même obstination pour grandir. Grandir pas trop vite. Grandir pas trop mal. Faire l'enfant ! Du mieux qu'on peut. Tant qu'on peut. Jouer l'enfance… Quelle chance ! Quel cadeau ! Vivement, je me dis. »
« Que fais-tu si la maîtresse te dit : "Tu es trop grand pour venir à l'école" ? »— L'Ogrelet, Suzanne Lebeau